Un Parfum d’Odyssée

Revenir.

Lorsque l’on voyage, le plus dur n’est pas de partir mais de savoir ensuite retourner à sa vie d’avant, lorsque celle-ci était encore une évidence. J’ai voyagé un total de cent jours. Cent jours sur les routes, sans aucune responsabilité, sans aucune autre occupation que d’aller à la rencontre des autres. On me dit parfois que le voyage n’est qu’une jolie façon de nommer quatre mois de vacances. C’est blessant, mais il faut l’avoir vécu pour effectivement ressentir la différence qu’il y a entre passer ses journées allongées sur la plage d’un hôtel et être invité par une famille à boire un thé après une marche de 20 km. Il faut avoir vécu ces moments un peu magiques où les gens vous tendent la main, pour comprendre ce que veulent dire les mots accueil et solidarité. Il faut être allé à Athènes pendant la fermeture des banques pour connaître ce qu’est un pays en crise. Il faut avoir parlé avec des familles syriennes pour mesurer notre inhumanité.

En voyage, la France me manqua. Je parlais d’elle de la même manière qu’une amante éloignée. Je vantais sa culture, son système social, éducatif et médical unique au monde ! Et pourtant, en rentrant, que ne fus-je pas déçu d’entendre des élus répandre des paroles de haine et de mépris, tout en pensant faire preuve d’esprit ! J’ai peur pour mon pays. Un pays qui tourne le dos à sa jeunesse. Un pays qui nie son Histoire au nom d’une histoire.  

Quel est l’avenir d’une nation qui refuse à sa culture d’évoluer au contact des autres ?

Le voyage démarra le 8 juin 2015 à Thessaloniki, seconde ville de Grèce. Arrivé à 21 heures, je suis surpris par la nuit, le soleil se couche une heure plus tôt que dans l’ouest de l’Europe, décalage horaire compris. A ce moment-là se présenta un problème que je n’avais pas anticipé : l’alphabet grec. Je lus plus tard dans un guide du Routard, qu’en Grèce on se sent étranger par deux fois : la langue et l’écriture. Je me retrouve alors en position d’analphabète à devoir trouver mon chemin, la nuit tombée, dans une ville peuplée par plus de trois cent soixante trois milliers d’âmes. Ma chance fut l’étonnante aisance en anglais de l’ensemble des Grecs, qu’importe l’âge ou le niveau social. En conséquent, je fus obligé d’aller vers l’autre, de provoquer la rencontre.

La ville ne m’inspira pas. Les graphes omniprésents, les blocs de béton muets et le trafic routier assourdissant, m’oppressaient. Je pris alors le train pour Lithocoro, seul village perché sur les flancs de l’Olympe. J’y resta quatre jours pour explorer la forêt des environs, mais faute de préparation, je ne tenta pas l’ascension. C’est aussi durant ce séjour-là que je dus faire face à un sentiment de solitude. Pour la première fois loin de tout proche et sans planning établi, j’expérimentais cette sensation vertigineuse de vide qui accompagne la Liberté.

Ensuite, cap sur Trikala, à l’Est de la Grèce pour visiter les monastères des Météoras, perchés en haut de pics rocheux. J’ai assisté ainsi à l’un des plus beaux coucher de soleil de mon existence. Installé en terrasse, je discute avec des Grecs sur leurs vies et l’état du pays. Surpris, ils me parlent de l’avenir avec un fatalisme de stoïcien. “Que veux-tu que l’on y fasse ?”, me disent-ils, “Pourquoi veux-tu que l’on cherche à bâtir des projets si l’on sort de l’euro le lendemain ? Mais dans tous les cas il faudra vivre. Alors autant attendre avec le sourire en profitant du soleil.” C’est une logique déroutante.

Je descends sur Delphe. Commence une itinérance qui m’entraînera dans l’ensemble du Péloponése. Corinthe, Naflio, Monemvassia, Mysra, Olympia, Patras, puis à nouveau Delphe et Athènes.

Athènes… Le 29 juin, en réaction au gel des négociations entre le gouvernement grec et ses créanciers de la zone Euro, le gouvernement Tsipras annonça la fermeture des banques provoquant une ruée des habitants vers les distributeurs. Dès lors, impossible de trouver du liquide dans un pays qui n’accepte que le paiement en cash ! Il me fallut vivre avec le peu de liquide qu’il me restait, tout en évitant les manifestations qui fleurissaient ici et là dans la capitale hellénique. “Nous, on veut la chute du système ! Car si les banques font faillite je n’aurai pas à rembourser le prêt pour la maison.” Il est triste de voir l’Europe rechigner à aider alors que les trains ne roulent plus, que les déchets s’entassent et que les trottoirs se craquellent. J’ai parfois eu l’impression d’être un intrus venant perturber une veillée funèbre. Et c’est avec soulagement que je pris l’avion pour Istanbul.

L’avion a atterri en retard d’une heure à l’aéroport de Sabiha-Gokçen, sur la rive orientale d’Istanbul. La nuit m’accueillit à nouveau. Mon objectif était de rejoindre le village de Kandira dans la région de Kocaeli, soit trois heures de trajet. Rien de bien difficile, hormis le fait que personne ne parlait anglais ! Ainsi en arrivant à la gare routière de Izmit pour prendre ma correspondance, j’appris que le dernier bus pour Kandira était parti plus d’une heure auparavant. Mais alors que je me résignais à passer la nuit en ville, je croisais une étudiante turque dans le même cas de figure. Elle me prit sous son aile, négocia avec la compagnie qui pour finir nous commanda un taxi. Mais la chance ne s’arrêta pas là ! Nous rîmes, et finalement, elle appela des amis pour me conduire jusqu’à la ferme de Narköy située à sept kilomètres du village. Cette générosité, je n’ai cessé de la retrouver tout au long de mon séjour en Turquie.

Narköy est une ferme biologique adossée à un hôtel “Nature Friendly” à 200€ la nuitée…On y cultive oignons, tomates, céréales, etc, selon le principe de la permaculture. Ici pas d’engrais ni de pesticides, mais des volontaires venus de partout pour entretenir à la main ces quelques dizaines d’hectares verdoyants. La journée débutait à 9h, pause thé à 10h30, repas à 12h, reprise 14h puis travail jusque 17 h. La mer noire étant à cinq minutes en voiture, nous y allions nous détendre le soir venu.

Une dizaine de volontaires se relayaient au long de l’année. Turques, Français, Américains, Portugais, Coréens, je découvrais un panel de pays tout en restant sur place. Ils étaient pour la plupart étudiants, parfois anciens cadres, et tous ont choisi à un moment donné de renoncer à suivre un chemin trop bien tracé. Parenthèse pour certains, saut de l’ange pour d’autres. Ils ont osé vivre de voyages, sans autre frontière que la découverte, sans autre luxe que la Liberté. Ces rencontres m’ont parfois littéralement chamboulé. Je ne réalise pas encore leurs conséquences sur ma vie d’aujourd’hui. Au yeux de mon entourage, je suis toujours le même. Mais bizarrement, mon quotidien a un goût différent. Sans que je puisse l’expliciter.

Abordé la Turquie par ce mois de travail se révéla un moyen judicieux de s’initier à la langue et la culture locale. Comment saluer les autres, quand remercier, apprendre à faire le thé (très important !) et être initié à la politique turque. Le 24 juillet, en réponse à l’attentat de Suruç, le gouvernement ordonne le lancement de raids aériens à l’encontre d’avant-postes de l’état islamique. Du moins, dans un premier temps. Ici, personne ne croit à la version officielle. Certains bénévoles turcs ont participé aux manifestations du parc Gezi, trois ans auparavant. Pour eux, le parti en place au pouvoir, AKP, serait responsable de manière plus ou moins directe de l’attaque à Suruç, et l’offensive envers Daech n’est que pour mieux maquiller la répression envers les Kurdes du PKK. Leur analyse fut malheureusement confirmée dans les jours qui ont suivis.  

Bouger. L’envie devenait insoutenable. Après avoir vécu quatre semaines avec la sécurité qu’apporte la routine, il me fallait de nouveau briser un quotidien établi. Ainsi, une fois le sac à dos endossé et quelques larmes échangées, les adieux furent faits ! Le pouce levé, je mis cap sur Istanbul, accompagné par Eden, un américain dans sa dernière semaine de voyage ! Cette ville me fit tourner la tête ! Vivante, trépidante, cosmopolite, intemporelle ! La Sublime Porte m’a littéralement saisi le coeur ! J’y ai passé une semaine à visiter aussi bien ses librairies, ateliers d’artistes, cafés en roof top et le Modern Art qu’à être saisi par la puissance d’Aya Sofya, du pont Galata, de Sultanahmet et de Dolmabache ! Dans ce Babel moderne, je fus tenté d’y rester. Pour un jour ou pour toujours, qui sait ? C’était un appel, fort, vibrant. Celui qui dit : ici tu es heureux ! Alors pour éviter l’enlisement, je partis tôt au matin, fuguant.

La suite s’enchaîna avec une lente rapidité. Izmir, Selçuk, Didim, Pamukkale, Ankara, Gorëme, Konya. Autant de villes que de rencontres, autant de vies, autant de choix, qui viennent remplir mon carnet de bord.   

Durant le voyage, la photographie était une source de frustration. Trop habitué à la lumière diffuse du Nord, je luttais avec ce soleil tranchant de Turquie. Je ne parvenais pas à saisir les images que je souhaitais. Pire encore : j’avais l’impression de me répéter ! Alors à un moment donné, j’ai cessé de lutter. En me disant “Tant pis ! Je garderai ces clichés pour moi.” Et ironiquement, c’est à partir de ce moment-là que les photographies sont devenues intéressantes. Ainsi, j’ai beau être à des kilomètres de mon objectif photo d’avant départ, la série qui en résulte possède sa propre cohérence.   

L’itinérance prit fin à Antalya au premier septembre, où commença alors mon second séjour dans une ferme. Mais surprise ! La famille d’accueil, se révéla être un couple français enseignant depuis plus de dix ans à l’université. Mon emploi fut de remettre le jardin en état pour l’hiver. J’étais loin de l’expérience faite à Narköy. Seul volontaire dans une famille française, j’avais déjà l’impression d’être de retour. Alors lorsque ceux-ci m’ont annoncé ne plus avoir besoin de mes services au bout d’une dizaine de jours, je n’ai pas cherché à discuter ! Et c’est ainsi qu’après exactement cent jours hors de France, je pris de nouveau l’avion en direction de Bruxelles.

Exposition du 28 Juin au 3 Septembre 2016

Médiathèque d’Arques.
23 avenue Léon Blum
62507 Arques

Catalogue d’exposition Disponible :