Un Jour Au Royaume

 

Ce lieu n’existe pas.
Assis au bord de ma voiture, j’écoute le vrombissement autoroutier. L’aire de repos est un perchoir sur les alentours. En pays belge, le macadam n’a pas la même odeur, gravier informe se soulevant devant le passage des pneus. Dans le coffre, un sac à dos compact. Chemises, savon, serviettes cohabitent avec pellicules, microphone et appareils photos. Aujourd’hui démarre le reportage sur Luka Rakol, artiste peintre.

Plusieurs kilomètres plus loin, une porte, un numéro. Il m’accueillit chez lui, un pied en chaussette l’autre nu, ayant revêtu une chemise défaite. Son ton de voix est doux, chaud, calme. Nous prenons le café sur un banc au milieu de l’avenue. Je découvre ensuite son lieu de vie : une maison de trois étages partagée entre colocataires et AirBnB. Tout est patchwork ! Le salon est parsemé de dessins de Luka, de livres philosophiques et de calligraphies arabes.

Dans un premier temps Luka, saisit ses feutres et me propose de rejoindre en voiture le centre-ville. Nous atterrissons près de la station de métro « Bruxelles-La Chapelle ». Un espace associatif y prend place. Une grande fresque fait face à des murs bétonnés recouverts de tags aussi sauvageons qu’expressifs. Au-dessus, sied un skatepark dont les roulis et les claquements nous parviennent par écho. Luka s’arrête un moment pour réinterpréter une flèche de signalisation.
Nous continuons à marcher.

Le quartier face à nous semble bien bourgeois. On y trouve un défilement de galeries «d’Art» et d’Antiquités rivalisant d’ennui. Luka récupère quelques encombrants en chemin. Nous arrivons « Place du jeu de balle » où chaque matin se tient un marché aux puces. Les yeux se baladant au sol, il trouve une vieille photographie et un morceau de négatif sur lesquels il s’appuiera pour créer un dessin une fois en terrasse. Plus tard dans la soirée, nous déambulons dans le quartier royal, à la « Butte des Arts » avant de s’enfoncer dans la nuit. Vers minuit, nous trouvons un restaurant congolais. Déguster du manioc au pays de la frite, il fallait oser !

L’errance prit fin au « Pantin » un bar où plusieurs tables s’affrontaient aux échecs. Forcément, Talaat, nous y attendait.  Fin, cheveux noirs bouclés et un accent à couper au couteau, c’est l’un des colocataires. Le Patron baissa le volet derrière nous. Aussitôt, chacun sortit son paquet de tabac, plongeant les buveurs dans une brume amère. Luka dessine sur des dessous de verre. Talaat s’embrouille avec le patron suite à une partie malheureuse.
Il est temps de rentrer.

Dans le tramway, un rire acide éclate du fond du wagon. C’était une femme. Quarantenaire, blonde aux yeux bleus, elle avait la parure d’une petite bourgeoise. Et pourtant, ses bras aux mouvements larges et indécis trahissaient Mister Hyde. Après quelques chutes sur les autres passagers, elle arriva à notre niveau.

Hésitation.
« Vous êtes beaaaaaux tous les deux. »
Puis, se penchant en avant, elle caressa le genou et la jambe de Luka que son short laissait visible. Et cela avec la douceur d’une mamie pour son caniche. Loin d’être surpris ou gêné, Luka parla avec elle sur un ton des plus compatissants. Après tout, elle avait juste l’air perdue, profondément perdue. Elle nous quitta non sans nous avoir embrassés de son air le plus chaleureux. A ce moment là, je vis un homme de son âge, l’attendre puis descendre avec elle. Blasé, d’une histoire qui semble s’être encore répétée.

Il était un peu plus de deux heures lorsque nous descendîmes dans la cave de l’immeuble, un projecteur de diapos sous le bras. Luka dressa contre le mur, un panneau de porte noir. Dessus il vient peindre un enduit à propriété phosphorescente. Nous projetons une image par-dessus. Au bout de quelques minutes, la lampe s’éteignit laissant apparaître un monochrome vert. L’expérience est en demi-teinte. Seules les hautes lumières semblent s’inscrire dans la matière. Les ombres quant à elles, sont absentes.

Un thé à la main et The Cure dans les oreilles, nous méditons devant l’essai. Silencieux, Luka se lève et saisit un autre support : un lavabo. Le résultat est tout autre ! L’image légèrement déformée par la cavité fait penser à un médaillon du XVIIIe siècle. Il ne reste plus qu’à faire le choix d’une photographie.

Quatre heures sonnent.
Alors nous posons nos tasses, taisons la musique et éteignons la lumière.